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"Attention, je vais compter jusqu'à trois ..."


J'ai tourné la tête rapidement pour regarder le père qui réprimandait son enfant à ma gauche. La salle d'attente était bondée aux urgences aujourd'hui et pourtant j'entendis distinctement ces quelques mots. L'enfant s'était emparé d'un jouet présent sur une table et voulait le mettre dans sa bouche. Compte tenu du lieu, cette action n'était pas très saine pour l'enfant.


"Julien, pose ce jouet, c'est cracra" - Le julien en question regarde son père. Son regard témoigne l’incompréhension.


"1" Julien ne bouge pas. J'ai chaud, très chaud, je suffoque.

"2" Le père montre du doigt le jouet afin qu'il comprenne. J'ai l'impression que j'ai la tête qui tourne et que les murs sont en train de se rapprocher de moi. Je suis prise au piège.

"3" Julien mis le jouet dans sa bouche. C'est trop pour moi, je suis obligée de sortir.


L'air frais me fit l'effet d'une claque. Reprends toi, ça va aller, Reprends toi Je sors tremblotante une clope de mon sac et je me suis posé à même le trottoir.


Pourquoi? Pourquoi cette phrase m'avait fait cet effet.


Peut-être était-ce le manque de sommeil, l'odeur de l'hôpital, le stress de voir mon père allongé sur ce lit ou l'idée de perdre pour la deuxième et dernière fois un parent. Pendant que les patients et visiteurs entrèrent et sortirent de l'hôpital, je repensais à mon père.


Les premiers souvenirs que j'ai de mon enfance remonte à mes 10 ans. C'était mon anniversaire, j'arborais ma coiffure emblématique : des couettes sur le côté avec des chouchous à perle. Ma grand-mère me rajoutait les perles elle-même car je ne trouvais jamais les chouchous à mon goût dans les magasins. Au fil des années, c'était devenu un rituel : boutique et couture le week-end.

Je passais tous mes week-ends chez grand-mère pendant que mon père s'occupait de la maison. Il faut dire qu'il y a toujours de quoi s'occuper dans une maison : jardin, ménage, bricolage, plomberie, ... Ma mère était partie après ma naissance, mon père m'a dit qu'elle ne pouvait pas s'occuper de moi. Afin de pouvoir m'offrir une vie normale il était professeur de musique la journée et plombier le soir, puis le week-end il faisait ce qu'il n'avait pas le temps de faire la semaine.

Je n'ai pas beaucoup de souvenir de mon père, pas de moment père/fille à jouer ensemble dans le jardin, pas de vacances, ... Ma tante me gardait la semaine et ma grand-mère le week-end. Les années sont passés avec cette organisation inchangée.

A mes 19 ans, le cancer de mon père fut déclaré. La même maladie qui avait emporté mon grand-père 10 ans plus tôt. Très rapidement l'état de mon père s'était dégradé. De mars à mai, il avait perdu énormément de poids. J'allais le voir tous les jours après l'école. On parlait pas, on avait rien à se dire, mais j'étais là.

"Mademoiselle?"


La voix de l'infirmier me sortit de mes pensées. Il m'accompagna jusqu'à une salle où une table, deux chaises se trouvaient en plein milieu de l'espace bien trop gris pour amener une bonne nouvelle. Le docteur qui suivait le cas de mon père m'attendait à l'intérieur.

Après quelques banalités, il fit une pause.


"Je suis au regret de vous annoncer le décès de votre père."


ça y est, la bombe était lancée. J'étais là, assise, le regard perdu, je ne savais pas quoi faire, quoi dire. Dans les films, cette phrase est toujours suivi de cris, de larmes, d'injures. Dans ma réalité, j'ai senti qu'une page se tournait mais cette annonce ne m'attrista pas. Il faut dire que je ne connaissais que très peu mon père. Il a été un colocataire, on partageait la même maison mais pas les mêmes souvenirs.

J'ai remercié le docteur pour l'avoir accompagné jusqu'au bout puis pris la route pour la maison.


Ma vie a alors reprit son cours. Je n'osais pas toucher aux affaires de mon père, je ne savais pas quoi en faire : qu'est-ce qu'il faut stocker?, qu'est-ce qu'il faut vendre ? Est-ce que je peux les vendre?, qu'est-ce que je dois jeter?.

Au bout de quelques semaines, j'ai du déménager pour un appartement. La maison familiale n'était pas gérable pour une fille de 19 ans vivant seule. Après 15 jours de dur labeur, j'ai empaqueté toute la maison sauf la chambre de mon père. Prenant mon courage à deux mains, je suis rentrée dans la chambre.


Comme je l'avais imaginé, tout était recouvert de poussière mais parfaitement rangé. J'ai commencé par la commode.

Après réflexion, je m'étais promis de gardé au moins une chemise comme souvenir. Je pense que c'est un devoir de fille, même si j'en n'aurais jamais une grande attache émotionnelle.

J'avais mis dans des cartons les objets de valeurs pour les vendre ou les donner, et le reste irait à la poubelle.


J'étais à mon 10ème sac poubelle quand je m'attaqua à l'armoire. Cette immense meuble lui avait été légué par son père qui l'avait construit lui-même. Cette armoire était massive mais intemporelle. Alors que je commençais à mettre les vêtements cintrés sur le lit afin d'en faire le tri, je remarqua un carton dans le fond de l'armoire. J'ai souri me disant qu'il m'avait facilité le travail. C'était un très vieux carton fragilisé par les années. A l'intérieur, il y avait une boîte à chaussures rempli de photos de moi petite. Mon père et moi sur le canapé, mon père et moi à mon anniversaire des 4 ans, mon père et moi au parc. Je regardais les photos mais je ne me reconnais pas, je ne reconnais pas ces moments. C'était comme regarder des souvenirs d'une autre personne. Si les photos n'avaient pas été légendées j'aurais cru avoir une sœur cachée.


Hésitante, je continua à chercher dans le carton des souvenirs que ma mémoire aurait oublié. Il y avait des jouets d'une autre époque, des peluches et de nombreux autres objets. Même si je me voyais avec les jouets sur les photos, je n'en avais aucun souvenir. Je resta là assise, dubitative, sans savoir quoi y penser.


En regardant plus attentivement les photos, je remarqua que j'avais toujours avec moi une peluche. Tous les enfants ont une peluche préférée, pour ma part il semblait s'agir d'une peluche d'ours avec un regard assez terrifiant mais ça n'avait pas eu l'air de me gêner à l'époque. En fouillant dans le carton, je retrouva le fameux ourson, le même regard, la même bouche rose. J'avais beau fixer la peluche, je ne me souvenais pas de l'avoir eu une fois dans mes bras. En tâtant l'ourson, je sentis un boîtier à l'intérieur de la peluche. Je l'ouvris timidement en évitant de l'abîmer. C'était une caméra, l'ourson était en réalité une peluche de sécurité, elle permettait de surveiller les enfants sans être dans la chambre. Apparemment ce produit avait fait fureur quand j'étais petite parce que mes amis m'en avaient parlé à une époque, évidemment je n'avais pas le souvenir d'en avoir eu une un jour. Grâce à ces peluches, on pouvait regarder ce qu'il s'était passé pendant la journée avec un stockage dans une carte SD. Les parents pouvaient ainsi espionner les nounous sans soucis.

Malheureusement, l'encoche de ma camera permettant d'accueillir la carte SD était vide. Il faut dire que j'avais cette peluche toujours avec moi, mon père s'était sûrement dit que les images filmées n'auraient pas été intéressantes.


Après avoir pris quelques minutes pour me remettre de mes émotions, je vida le contenu du carton dans un carton en meilleur état. Il allait m'accompagner qu'importe ma destination. Il s'agissait de mes souvenirs, de mon passé et au final des souvenirs de mon père.


Quelques semaines sont passées après cette découverte, j'ai emménagé dans mon appartement et ma vie a repris doucement.

Un matin, j'ai été contactée par le notaire pour la lecture du testament.

Je me suis mise un tailleur, me coiffa d'un chignon bas : mon look d'entretien d'embauche. Je me devais de paraître adulte. Le notaire était un homme assez maigre avec un regard terne.

En face de lui se trouva une boîte à chaussures. Je n'avais pas connu beaucoup de lecture de testament mais pour moi il y avait une lettre ou au moins un dossier. Le notaire m'a tendu la boîte en me disant que c'était mon héritage. J'ai pris la boîte et suis parti sans demander mon reste.

Ce n'est qu'une fois chez moi que j'ai pris mon courage à deux mains pour en découvrir le contenu : les cartes SD de l'ours sécurité.


Les heures passèrent, je resta là, fixant les cartes SD, me demandant ce que je devais faire. Si mon père ne me les avait pas montré plus tôt il y avait sûrement une raison. Mais je resta persuadée que dans ses cartes SD se trouvait les réponses à mes questions. Pourquoi mon père était si distant avec moi alors les photos prouvaient le contraire ? Pourquoi je n'avais aucun souvenir de ses moments?


J'avais besoin d'un soutien, je ne pouvais pas vivre ça seule. Je pris la boîte et partis voir ma tante. Elle était comme une mère pour moi, toujours présente dans ma vie, plus que mon père, elle devait avoir plus d'informations.

En ouvrant la porte, je la vis toute souriante, comme à son habitude, mais ce sourire s'évapora aussitôt qu'elle me vit avec la boîte à chaussures.


"C'est le moment" me dit-elle comme si elle parlait à elle-même.


Elle m’amena alors dans le salon, m'installa dans le canapé avec un thé et sortit une lettre du tiroir sous la télé. Elle s'installa devant moi et commença la lecture.


"Ma nièce,


Tu es comme une fille pour moi. Je t'aime, je t'aimerais toute ma vie et j'espère que tu m'aimeras encore.

Je n'ai pas envie de continuer à blablater, tu as assez attendu.


Aujourd'hui c'est le jour de 10 ans, ta grand mère et moi et nous avons fait du rangement dans ta chambre afin de la décorer pour ton anniversaire. Sous ta commode, nous avons trouvé une boîte à chaussures remplie de cartes SD. Nous pensions te faire une surprise en réalisant un montage de toi petite, comme un film que tu aurais pu garder et regarder toute ta vie. C'est là que nous avons découvert ce que ton père nous avait caché. Je ne pourrais pas l'écrire parce que c'est encore trop tôt, et je n'aurais pas les mots.


Nous nous sommes fait la promesse ta grand-mère et moi de te protéger. Nous voulons que tu te construises un belle vie, qui t'a te cacher cette partie de ton histoire. J'espère que tu comprendras. Toutes les cartes SD sont remplies de joie et d'amour, sauf une.


Quand tu seras prête, dis le moi, je te la donnerais.


Je t'aime ma fille de coeur."


Elle replia délicatement la lettre sans oser me regarder. Elle ouvrit un tiroir sous la télé et me donna une carte SD et un lecteur de carte.


"Je te mets ça sur la table, tu fais ce que tu veux, si tu as besoin je suis dans la cuisine, après une pause elle reprit, Le traumatisme fut si fort que ta mémoire a effacé toute une part de ton disque dur interne pour ta sécurité"


Et elle partit me laissant seule avec moi-même. Je voulais des réponses en venant chez ma tante mais je m'attendais pas à un flou plus trouble encore.


Je pris le lecteur et le brancha à la télé. Je devais savoir, pour comprendre, pour avancer, pour faire le deuil de mon père.


La vidéo commença. L'angle était penchée, la peluche devait être au sol. On y voit ma chambre d'enfant et moi sur mon tapis de jeu occupé à jouer à la poupée. Soudain mon père entra dans la chambre.


"Alors ma fille tu as 10 ans, que tu as grandi" commença mon père.

- Oui papa, ai-je répondu, sans vraiment lui prêter attention

- Tu es contente de tes cadeaux ?

- Oui papa

- Tu as vu ton cadeau de ma part ?

- Non papa

- Tu le veux ?

- Oui papa

- Compte jusqu'à trois

Mon regard témoigne l’incompréhension.


"1" Je ne bouge pas


"2"Mon père montre du doigt le jouet afin que je comprenne

"3" Je mets le jouet dans ma bouche







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